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Enfin le retour du beau temps ! C’est le moment de ranger les gros pulls et les manteaux, de se libérer des habits noirs au quotidien, et de ressortir les couleurs chatoyantes, les rayures, les petits pois, les dégradés et les bariolés. C’est enfin le moment de retourner à mes jupes et robes africaines, et d’arborer tous les beaux boubous sénégalais dont j’ai rempli ma valise après la formation Mondoblog à Dakar. C’est donc le bon moment pour rendre hommage à la mode africaine, et plus particulièrement au pagne africain, le fameux wax, et ses dérivés.

D’abord, un petit historique sur le wax. Attention, je ne suis ni journaliste, ni historienne, ni anthropologue. Tout ce que je relate ici, je le tiens du lu, du vécu, et de ce que les femmes de ma famille m’ont transmis. Rien ici n’a valeur encyclopédique. Si on a l’impression que les Africains le portent depuis la nuit des temps, le wax n’est pas issu du continent. Il y serait arrivé au 19ème siècle avec les Néerlandais. Aujourd’hui les Africains sont devenus maîtres dans l’art de porter le wax, à tel point que la compagnie hollandaise qui détient le monopole du marché des pagnes (dont je ne citerai pas le nom ici mais que nous tout connaisseur de pagne reconnaîtra) étudie minutieusement la culture de chaque pays, pour créer des pagnes au goût du jour ou selon les courants culturels du moment.

L’histoire du wax en Afrique remonte donc à longtemps, et il fait maintenant partie intégrante du paysage culturel africain. Les Nana-Benz togolaises, grandes commerçantes de pagnes connues dans toute l’Afrique, ont joué un rôle majeur dans la distribution des pagnes, et dans son établissement en tant que symbole de statut social. Objet indispensable dans les grandes cérémonies, remise de dot, mariage, baptême, enterrement, le wax est incontournable. Chez nous au Togo, dans certaines ethnies, pour les cérémonies funéraires le choix du pagne que portera la famille du défunt est une tâche délicate confiée aux experts. Le pagne est donc un instrument culturel de haute importance.

Au fil des ans, les motifs de pagne ont été baptisés selon les tendances ou même les dictons. Les mamans africaines ont toutes dans leur garde-robe au moins un classique. Ma mère détient encore des pagnes aux noms évocateurs « si tu sors je sors » (pagne au motif d’un oiseau s’envolant de sa cage) ou « mon mari est capable », de grands classiques, baptisés ainsi pour de bonnes raisons. Ce sont bien sûr des moyens subtils de dire des choses, sans les dire à haute voix. Récemment, un article paru sur le site du New York Times est revenu sur les divers sens attribués aux pagnes, notamment sur la valeur politique des versions créées à l’effigie de personnalités publiques. Par exemple, on peut le porter pour montrer son soutien à un candidat d’une élection, mais aussi quand on est contre, en s’assurant que le visage du candidat se retrouve à proximité des muscles fessiers. Personnellement, le tissu «  macaroni » appelé ainsi du fait des cordes entrelacées, reste l’un de mes motifs favoris, quelle que soit la couleur. Dans mon cas il n’y a vraiment aucune métaphore, surtout que je n’aime pas particulièrement les pâtes !

Le pagne n’a pas toujours eu le vent en poupe sur le continent. Il y a quelques décennies, le goût des jeunes a semblé virer vers les vêtements importés, le « tout cousu » comme on les appelle chez nous. A Lomé, les « Igbos », ces grands entrepreneurs nigérians réputés pour leur sens aigu des affaires ont senti la manne commerciale. C’est donc grâce à eux que les friperies (vêtements d’occasion, aussi appelés « abloni » chez nous), nous sont tombées dessus, par cargo, en provenance d’Europe et d’Amérique. Très vite, ils ont envahi le marché de vêtements et accessoires d’occasion, permettant à chacun et chacune de s’habiller avec du prêt-à-porter, à moindre frais. Les jeunes togolais voulant se mettre au diapason avec la mode occidentale ont semblé rejeter le pagne dans la vie quotidienne, le réservant seulement pour les grandes cérémonies.

Pour un temps le pagne a paru perdre de son attrait pour beaucoup. Les commerçants ont crié au désespoir. Les plus pragmatiques, qui voulaient aussi manger une part du gâteau du marché du « tout cousu »,  se sont donc tournés vers l’Est, notamment la Chine et Dubaï. Très vite, on a vu les marchés inondés de vêtements, chaussures, sacs, et autres accessoires, « la rapid-fashion », pas toujours de bonne qualité, mais qui faisait très bien l’affaire. Pour des raisons tant financières que pratiques, beaucoup de jeunes balançaient entre la fripe et le made in China. Pour couronner le tout, les entreprises chinoises ont créé un tissu imitant les motifs de pagne traditionnel, en synthétique (appelé « lezovi » chez nous), qui revenait bien moins cher que le wax. Ceci a sans doute rajouté aux soubresauts du marché du pagne. Le pagne traditionnel, surtout le wax de qualité, n’était plus le premier choix pour beaucoup, pendant un temps. C’est alors, il faut croire, que le Dieu des pagnes a entendu les prières des Nana-Benz, ou que les fabricants de pagne ont trouvé la formule magique. Depuis quelques années la tendance s’est renversée avec le retour du pagne à grand fracas dans la mode africaine, voire mondiale. Avec la promotion de la culture « nappy »,  et la revendication du « back to basics », les  habits et accessoires en wax, ou dans les dérivés de plus ou moins bonne qualité, sont redevenus essentiels pour les jeunes africains modernes. La diversité dans la qualité et l’innovation dans les motifs permettent une flexibilité à la portée de toutes et de tous. Un nombre considérable de sites et de groupes ont vu naissance sur les réseaux sociaux, en témoignage à ce revirement, y compris la belle initiative Nothing but the Wax.

Au Togo, probablement sous l’influence de la diaspora, les ateliers de couture se sont adaptés pour actualiser les styles, en mélangeant les tissus « occidentaux » au pagne pour des modèles plus dynamiques et pratiques à porter en Occident. Récemment le plus grand fabricant hollandais a introduit des modèles mix-match, très versatiles, au bonheur des dames et des jeunes filles modernes qui s’en donnent à cœur joie. Un clin d’œil au passage à Lucrèce la jeune Mondoblogueuse qui nous en a mis plein la vue à Dakar, avec une véritable démonstration du raffinement discret et authentique d’une jeune fille geek. A l’étranger aussi le pagne est omniprésent dans les grands espaces urbains, surtout en été. Ici à Washington, les stylistes africains sont en compétition pour rafler la clientèle locale. Je n’ai personnellement jamais utilisé de couturier ici, préférant envoyer mes commandes au pays (j’ai la chance d’avoir une belle-sœur styliste aux doigts fantastiques). Je connais des gens qui n’ont pas la patience d’attendre une commande en provenance du pays. Un véritable marché de vente et de service s’est ouvert ici, comme un peu partout en occident, dans les milieux de grande concentration de ressortissants africains. Peu à peu, on constate une mondialisation du pagne, et même Rihanna et Michelle Obama y ont pris goût!

Sans aucun doute, le pagne africain a de beaux et longs jours devant lui. Que ce soit les modèles traditionnels de chez nous ou ceux remaniés à la mode occidentale, les versions abondent et les inspirations ne manquent pas. Il est définitivement ancré dans la civilisation africaine. Ce qui reste regrettable est qu’aucune entreprise africaine ne soit arrivée à détrôner les fabricants européens pour s’emparer de ce marché colossal. Néanmoins de jeunes talents, telle une amie styliste Nadiaka Togo, se révèlent tous les jours. Il faut espérer que le marché du design reste ancré en Afrique, en attendant que le monopole de fabrication y soit transféré un jour.

S’il y a beaucoup de sujets qui fâchent dans l’héritage post-colonial de l’Afrique, le pagne n’en est pas un. Nous l’avons adopté, et remanié pour en faire notre label. C’est devenu signe de la créativité et de l’élégance africaine. C’est un symbole culturel que les générations futures pourront continuer d’arborer fièrement, et remodeler à leur façon, selon les tendances. Pour ma part, vivement les beaux jours pour que je puisse rendre d’autres hommages, dans les faits. 

Djifa Nami (Ambassadrice Afriquefemme)
Togo

 

 


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